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Opinion - Réforme du FMI

Article paru dans Les Echos, 5 juin 2006

En rejetant voici un an le projet de traité constitutionnel européen, les électeurs français et néerlandais ont empêché que l’Eurogroupe, le groupe informel constitué des ministres des finances de la zone euro, devienne une entité formelle. Alors que l’adoption de la constitution européenne aurait permis d’accroître significativement le rôle international de la zone euro, rien n’a bougé dans ce sens depuis un an. Depuis le 29 mai 2005 la question, cependant, n’a fait que gagner en urgence.

En avril, l’accentuation croissante des déséquilibres de balances courantes et la menace que ceux-ci représentent pour la stabilité de l’économie mondiale ont convaincu le Comité Monétaire et Financier International (CMFI - l’organe de supervision du FMI) de la nécessité de réformer en profondeur la mission et la gouvernance du Fonds. Celui-ci a été invité à promouvoir la « surveillance multilatérale », ce par quoi Rodrigo Rato, son directeur général, entend une prise en charge des déséquilibres mondiaux « de manière collective avec les membres qui jouent un rôle systémique important, et même avec d’autres entités telles que certains groupes régionaux n’ayant pas caractère de membres » - dont évidemment la zone euro. Le CMFI s’est aussi mis d’accord sur le besoin « d’une répartition équitable des voix et des quotes-parts de tous les membres ». Des propositions concrètes sur ce point sont attendues pour la réunion annuelle du FMI qui se tiendra à Singapour en septembre prochain.

Les deux questions sont clairement liées. Pour assumer de nouvelles et difficiles responsabilités, le FMI doit bénéficier d’une légitimité indiscutable. Or les pays asiatiques estiment que leur poids croissant dans l’économie mondiale n’est pas représenté de manière équitable au sein de la gouvernance du Fonds. Comme Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre, l’a justement fait remarquer il y a quelques mois dans un discours qui a eu un large écho, la légitimité requiert que tous les membres « estiment avoir leur juste part au Fonds et jugent que leur voix y est bien représentée ». Ceci implique de trouver un accord sur la réforme des droits de vote et des sièges au conseil du FMI.

Depuis quelque temps déjà, la réduction du poids de l’Europe dans les institutions de Bretton Woods est évoquée avec insistance. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Actuellement l’Europe des 25 représente comme les Etats-Unis d’une part, la Chine et le Japon d’autre part, environ 20% du PIB mondial (mesuré en parité de pouvoir d’achat) et un pourcentage légèrement inférieur du commerce mondial. Or l’UE occupe 7 des 24 sièges au conseil du FMI et choisit de facto le directeur général du Fonds, qui préside le conseil d’administration. Elle pèse également plus de 30% des voix au FMI. En revanche, les Etats-Unis n’ont qu’un seul siège au conseil et 17% des voix, alors que la Chine et le Japon n’ont ensemble que deux sièges et 9% des voix. Les Européens répondent à juste titre qu’en dépit de cette situation, ils ont moins de réel pouvoir que les Etats-Unis. Des calculs de Lorenzo Bini Smaghi, membre du conseil exécutif de la BCE, montrent effectivement que tant que les pays de l’UE ne se coordonnent pas, leur « indice de pouvoir » est bien plus faible que celui des Etats-Unis. Mais il montre aussi que cet indice atteindrait presque les 50% (et celui des Etats-Unis diminuerait significativement) s’ils réussissaient à coordonner leurs votes. Même si seuls les membres de la zone euro devaient agir de manière unifiée, leur indice serait deux fois plus important que celui des Etats-Unis, toujours sur la base de la distribution actuelle des voix. La tendance en Europe reste à la temporisation et à la recherche d’un accord a minima sur le réajustement des quotes-parts, qui reporte à plus tard les réformes fondamentales. C’est une mauvaise stratégie. Plus les Européens attendent, moindre sera leur poids économique quand la réforme interviendra. Par ailleurs, il est très probable que les déséquilibres mondiaux actuels produiront un réajustement de la valeur des monnaies les plus importantes et éventuellement l’émergence d’un bloc monétaire en Asie de l’Est. Si et lorsque cela arrivera, il est crucial pour l’économie internationale qu’ait été mis en place un système de surveillance multilatérale où tous les principaux acteurs sont représentés et dans lequel ils ont confiance.

L’Europe doit donc prendre l’initiative dans les discussions sur la réforme du FMI. Les pays de la zone euro devraient dès que possible y unifier leur représentation et proposer que leurs voix soient proportionnelles à leur poids économique. De la sorte, la zone euro échangerait un pouvoir formel mais faible contre une influence réelle dans les affaires économiques mondiales. Elle libérerait également des sièges et des votes pour les pays asiatiques qui sont actuellement sous-représentés, permettant ainsi que l’Asie sorte d’une attitude de méfiance à l’égard des institutions financières internationales. Le monde a besoin d’un système monétaire international qui donne leur juste place à tous les acteurs importants.

Jean Pisani-Ferry et André Sapir sont respectivement Directeur et Senior Fellow à Bruegel (www.bruegel.org), un centre de recherche et de débats situé à Bruxelles.