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Interview au Monde sur la campagne électorale et l’Europe, avril 2007

Jean Pisani-Ferry : "Les critiques de M. Sarkozy et de Mme Royal sur la BCE sont contre-productives"

INTERVIEW LE MONDE | 19.04.07 | 15h40

es critiques des candidats à la présidentielle à l’égard de l’euro fort, et de la Banque centrale européenne pourront-elles entraîner le moindre changement au sein de l’Union ?

L’objectif est clair sur le plan intérieur. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont cherché à envoyer un signal aux électeurs qui ont voté non à la Constitution voici deux ans. Une telle attitude est cependant contre-productive au niveau européen. Il n’y a aucune chance que ces discours débouchent sur une révision du mandat de la BCE, un domaine où l’unanimité est requise.

Les candidats français ne posent-ils pas certaines questions légitimes, à l’heure où d’autres responsables européens, comme le président de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker, plaident pour renforcer la gouvernance économique de la zone ?

Les Français sont de longue date porteurs d’une philosophie spécifique de la gouvernance économique de la zone euro. Certaines de leurs idées ont d’ailleurs fait leur chemin. Réclamé par Paris, l’Eurogroupe est désormais un organe qui fonctionne, après avoir été accueilli avec un grand scepticisme lors de sa création en 1997. Mais je crains que désormais toute proposition française de renforcement de cette gouvernance soit vue comme un moyen déguisé de remettre en cause l’indépendance et la mission de la BCE. Or la condition même pour peser, c’est précisément de ne pas remettre en cause cet élément du pacte fondateur, qui est essentiel en particulier pour les Allemands.

Quelles sont les initiatives à prendre pour éviter tout malentendu ?

Les propositions dans le sens d’une institutionnalisation de l’Eurogroupe sont judicieuses. Cette instance doit avoir une capacité plus grande de décision sur les sujets qui concernent la zone. Car les problèmes ne manquent pas. Depuis 1999, l’Eurogroupe s’est beaucoup concentré sur les questions budgétaires, notamment le pacte de stabilité et sa réforme. On réalise aujourd’hui que tous les problèmes ne sont pas budgétaires : je pense aux divergences économiques persistantes au sein de la zone euro et à la politique de change. Il serait aussi logique que la zone euro soit à l’avant-garde de l’intégration économique en Europe.

Quand Nicolas Sarkozy veut déclencher une offensive diplomatique pour faire baisser l’euro, cela peut-il faire consensus au sein de la zone ?

Le problème n’est pas le niveau de l’euro face au dollar. L’ampleur du déficit extérieur américain appelle une baisse du dollar. La question est de savoir si les autres monnaies, japonaises et chinoises, participeront à l’ajustement. Si oui, il faut accepter que l’euro monte encore face au dollar - même si cela fait mal à certains secteurs - mais baisse face aux monnaies asiatiques. Mais il ne faut pas accepter que l’euro soit la seule variable d’ajustement. La diplomatie monétaire a de beaux jours devant elle et, pour peser, la zone euro doit clarifier le partage des responsabilités en son sein. Lorsque la BCE dit une chose et les ministres une autre, ils se neutralisent.

Quand vous parlez d’une avant-garde autour des pays de la zone euro, soutenez-vous l’idée de François Bayrou et du premier ministre belge Guy Verhofstadt ?

M. Verhofstadt considère la zone euro comme le réceptacle d’une intégration politique. Il y a aussi chez un certain nombre de responsables politiques français l’idée que l’on va recréer la vieille Europe autour de la zone euro. Je crains que cette approche pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. S’ils perçoivent la zone euro comme un club fermé - et on leur a donné des indications en ce sens en refusant la Lituanie - ceux qui ne sont pas membres vont faire blocage. Par ailleurs même au sein de la zone euro, certains projets, comme la fiscalité, ne font pas consensus. Mon idée est différente : il faut développer au sein de la zone tous les éléments d’intégration et de gouvernance qui sont logiquement liés au fait de partager la même monnaie, rien de moins et rien de plus. Et il faut garder la porte ouverte aux pays qui veulent et peuvent s’y joindre.

Les appels des candidats français à une Europe plus protectrice peuvent-ils déboucher sur quelque chose de concret ?

C’est une expression ambiguë. L’idée de mettre en oeuvre une politique commerciale plus restrictive de manière à protéger les salariés européens me paraît sans avenir. Dans un monde ouvert et qui croît beaucoup plus vite qu’elle, l’Europe ferait une erreur dramatique en se mettant en marge. Elle doit cependant assumer les responsabilités impliquées par ce choix.

C’est tout l’enjeu de la qualité des systèmes sociaux et de leur capacité à favoriser le retour à l’emploi des salariés licenciés. La référence, ce sont les Etats scandinaves qui associent une grande ouverture économique et une forte implication publique dans le reclassement des salariés. Reste à savoir qui fait quoi. La situation où l’Europe dit "il faut ouvrir nos frontières" et en laisse toutes les conséquences sociales à la charge des Etats membres est politiquement dangereuse. Même si l’initiative est modeste, la création récente du fonds européen d’ajustement à la mondialisation montre que Bruxelles l’a compris.

Propos recueillis par Philippe Ricard Article paru dans l’édition du 20.04.07