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Opinion - Pourquoi l’Europe s’enrhume

Le Monde - 27 février 2008

« Quand l’Amérique éternue, l’Europe s’enrhume ». Encore une fois, le vieux dicton des conjoncturistes paraît devoir se vérifier : coup sur coup, le FMI et la Commission européenne viennent d’abaisser de l’ordre d’un demi-point leur prévision de croissance européenne pour 2008. Cela semble si naturel que nul ne s’en étonne : le scenario se répète tous les dix ans environ. La dernière fois que l’économie américaine a plongé, en 2001, l’Europe a connu deux années de stagnation, et n’a réellement retrouvé vigueur qu’en 2006.

Pour avoir toutes les apparences de l’évidence, cette dépendance ne va cependant pas de soi. L’Europe, d’abord, ne souffre d’aucune infériorité numérique. Avec, selon les mesures, entre 20 et 30% chacune de la production mondiale, Etats-Unis et Union européenne sont les deux éléphants de ce monde, loin devant le Japon ou la Chine. L’économie des vingt-sept pèse même un peu plus lourd que celle des Etats-Unis (celle de la zone euro un peu moins). Par son poids commercial et la taille de ses marchés financiers, aussi, elle fait jeu égal avec son partenaire.

L’Europe des 27, ensuite, exporte peu vers les Etats-Unis : seulement trois fois plus que vers la Suisse, à peine plus de 3% de son PIB. Autant dire qu’une baisse éventuelle de ces échanges serait un choc d’importance mineure, surtout quand les exportations vers la Chine, la Russie, la Turquie ou l’Inde croissent, comme ces dernières années, au rythme de 15% par an. En comparaison, l’Asie est, du fait du volume et de l’orientation de ses exportations, beaucoup plus tributaire de la croissance américaine. Pourtant, le FMI n’a quasiment pas retouché ses prévisions de croissance pour cette zone.

Côté financier, l’interdépendance s’est fortement accrue depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Les actifs américains détenus dans la zone euro pèsent ainsi près du quart du PIB de cette zone, cinq fois plus qu’il y a dix ans. Lorsque Wall Street monte ou baisse, la richesse des Européens s’en ressent directement. Mais précisément, Wall Street a peu baissé depuis un an, nettement moins que les bourses du vieux continent : de 5% pour le Dow Jones, contre 15% pour le CAC40. Si le marché financier américain a joué un rôle, c’est plutôt celui d’un amortisseur.

Restent les subprimes. L’Europe avait, au début de la décennie, souffert de l’ampleur des pertes réalisées outre-Atlantique par ses entreprises et ses investisseurs, qui avaient acheté trop tard et trop cher les valeurs technologiques. Cette fois-ci, on en est encore réduit aux conjectures quant à l’ampleur des pertes induites par la débâcle du marché des produits dérivés de crédits immobiliers à risque. Sur les 400 milliards de pertes potentielles dont le G7 a discuté au début février, la moitié environ se situerait aux Etats-Unis, où les banques ont déjà annoncé plus de 80 milliards de pertes, l’autre moitié dans le reste du monde, principalement en Europe communautaire et en Suisse. Se confirme ainsi, encore une fois, l’étonnante capacité des Européens à effectuer des investissements hasardeux. Supposons, hypothèse pessimiste, que ces 400 milliards de dollars de pertes se concrétisent, et que les banques de l’Europe des 27 finissent par en porter le tiers. Cela représenterait un choc d’environ deux tiers de point de PIB, macro-économiquement gérable mais déstabilisateur pour certaines banques, et significatif pour l’ensemble du système bancaire.

On pourrait continuer d’inventorier les canaux de transmission de la crise américaine à l’Europe (contagion entre marchés immobiliers, montée de l’aversion pour le risque) et à évaluer ce que pèse chacun d’entre eux. On pourrait, à l’inverse, recenser les possibles bonnes nouvelles, et évaluer les effets d’un ralentissement américain sur le prix du pétrole et des matières premières. On pourrait s’efforcer d’apprécier les réponses du taux de change à la divergence des politiques économiques, et ses répercussions sur la croissance européenne.

Cependant, là n’est peut-être pas le plus important. Par delà les éléments analytiques, le pessimisme des prévisionnistes quant à l’Europe s’explique aussi, peut-être davantage, par la conviction que dans un contexte chahuté, celle-ci aura du mal à trouver en elle-même les ressorts d’une croissance autonome. L’OCDE a récemment popularisé la notion de résilience pour désigner la capacité à revenir sur sa trajectoire après avoir encaissé un choc. C’est précisément cette propriété qui manque aux économies européennes. Celles-ci donnent souvent l’impression de ne pouvoir prospérer qu’en environnement favorable, et d’être à tout instant prêtes à trébucher.

Une économie avancée, massive par sa taille, et qui pourrait jouer un rôle d’entraînement mondial ou, au moins, régional, est perçue, et souvent se comporte, comme une économie fragile et subordonnée. Cette dépendance annoncée résulte sans doute pour beaucoup des doutes que les Européens eux-mêmes entretiennent quant à leur capacité d’inventer leur propre développement économique, quant aux perspectives d’investissements rentables, ou quant à la qualité de leurs politiques économiques, bref de ce que Keynes appelait les « esprits animaux » des capitalistes. En somme, l’Europe économique est un éléphant, mais chacun se demande si elle n’est pas dotée d’un cortex d’autruche. Espérons que les prochains mois réfuteront cette vision déprimante.

Jean Pisani-Ferry est économiste et directeur de Bruegel, centre de recherche et de débat sur les politiques économiques en Europe.