Démocratiser la gouvernance mondiale
Par Pierre Jacquet, Jean Pisani-Ferry, Laurence Toubiana*
(Libération, 26 juin 2002)
Les
chefs d'Etat et de gouvernement du G7/G8 qui vont s'envoler pour tenir leur
sommet annuel dans les montagnes de l'Alberta affichent la modestie : ce sera,
nous dit la présidence canadienne, « une petite
réunion de réflexion ». Acceptons-en l'augure. Supposons
même qu'altitude et éloignement aidant, le sommet se tienne dans
un calme relatif. Et, pour faire bonne mesure, qu'il donne au Nouveau
partenariat pour le développement de l'Afrique l'impulsion attendue.
Apaisera-t-il
pour autant les inquiétudes quant à la manière dont la
mondialisation est gouvernée ? À l'évidence, non. Si
leur effacement est réel, ou perçu comme tel, les dirigeants des
puissances du monde développé renforceront le sentiment que
l'économie mondiale est pilotée par des bureaucraties anonymes.
Et, s'il apparaît comme une ruse, ils donneront l'impression d'avoir des
intentions trop peu avouables pour s'afficher au grand jour. A force de ne pas
vouloir faire figure de directoire mondial, les dirigeants du G7 balancent
entre l'inanité et la cabale. Ce n'est pas la solution.
Le G7
n'est pas le gouvernement mondial. Ce qui en tient lieu, c'est davantage le
réseau des institutions multilatérales - FMI, Banque mondiale,
OMC, et aussi OMS, OIT ou organismes chargés de l'environnement - qui,
dans chaque secteur, financent, coordonnent ou réglementent. A
défaut d'une fédération mondiale dont le 11 septembre et
ses lendemains nous ont rappelé le caractère utopique il faut,
à vue humaine, se concentrer sur les principes qui peuvent rendre cette
gouvernance aussi efficace, juste et légitime que possible.
Les
institutions internationales font l'objet de fortes critiques. Sur leurs
politiques, d'abord, ce qui est naturel et nécessaire. Mais aussi sur
leur existence, ce qui l'est moins. Car nous avons besoin d'elles pour
surveiller l'application des règles dont s'est dotée la
communauté internationale, pour organiser les coopérations, pour
remédier aux échecs des marchés. Ces institutions tirent
leur légitimité du mandat qui leur a été
donné, et de la manière dont elles le remplissent. Elles doivent
donc être et rester spécialisées : l'OMC doit
s'occuper du commerce mondial, et pas de l'environnement, le FMI des questions
monétaires et financières, et pas de l'éducation du
peuple. Sinon, nous aboutirons à un système ou chaque institution
pourrait prétendre tout faire, à la place des autres.
N'est-ce
pas, dira-t-on, laisser la bride sur le cou à des organismes aux vues
étroites, qui privilégient systématiquement les normes de
l'économie marchande ? Non, à trois conditions. La
première est de construire un équilibre au sein du système
de gouvernance. Parce que l'environnement est devenu un problème
international de premier rang, il faut absolument créer, à la
place de la myriade de secrétariats qui gèrent les accords
internationaux, une organisation mondiale de l'environnement qui puisse
s'imposer par son autorité intellectuelle et ses instruments juridiques
et financiers.
Parce
que la santé dépend aujourd'hui de l'action collective
internationale, il faut renforcer l'OMS et lui donner les moyens d'agir. De
même pour l'OIT. C'est ainsi, et non en affaiblissant l'OMC ou le FMI,
que l'on pourra faire en sorte de mieux refléter les
préférences collectives.
Cela
fait, il sera possible d'exiger que l'OMC requière l'avis de l'OMS
lorsqu'elle doit arbitrer entre promotion du commerce et protection de la
santé publique.
La
seconde condition est de démocratiser la gouvernance mondiale.
L'hésitation à aller dans cette voie reste forte, au moins parce
que les associations et autres ONG sont plus souvent anglo-saxonnes que
françaises ou plus encore africaines. Il faut donc clarifier les
modalités d'exercice de la démocratie participative. Le
rôle des ONG est de surveiller, pas de participer aux
négociations.
Sous
cette réserve, et à condition qu'elles fassent elles aussi preuve
de transparence, il faut franchir le pas et leur reconnaître un
rôle de proposition, de saisine ou de surveillance du respect des
engagements multilatéraux.
La
troisième condition est que les gouvernements nationaux exercent leurs
responsabilités politiques et jouent pleinement leur rôle
d'« actionnaires » des organisations internationales. A
eux de définir et, le cas échéant, de redéfinir les
mandats, de fixer les orientations, de demander des comptes. Et à eux
d'assumer cette responsabilité devant leurs opinions et leurs parlements,
plutôt que de faire semblant de n'en pouvoir mais.
Pour
jouer ce rôle, les Européens ont intérêt à
s'unir. Après s'être audacieusement mis d'accord pour unifier
leurs monnaies, ils font preuve d'une étrange timidité face
à ce qui en serait la conséquence logique : l'unification de
leurs représentations au FMI, qui leur permettrait de jouer un
rôle moteur dans le domaine financier, à l'image de celui qu'ils
jouent en matière commerciale.
Et le
G7 ? Il devra conserver une fonction d'impulsion et de pilotage d'ensemble
qui fait par nature défaut à un système de gouvernance
fondé sur des institutions sectorielles.
Il
doit pour cela s'élargir et faire la place aux pays en
développement et aux pays émergents. Car, s'il est
évidemment plus confortable de se réunir entre gens du même
monde, ce n'est pas ainsi que l'on forgera les consensus internationaux de
demain. Sauf en matière macro-économique et monétaire,
où l'essentiel continue à se jouer entre les Etats-Unis, l'Europe
et le Japon, le G7 n'est plus très légitime, il n'est plus
même très efficace. A 27 ans, il serait temps qu'il grandisse.
Construction
utopique ? Distante, certainement. Le retour en force d'une realpolitik
américaine ne
dispense cependant pas de penser les solutions d'avenir.
Au
contraire : les Européens, qui ne croient plus que tout se
résume aux rapports de force, doivent prendre ce parti, et faire effort
de réflexion et d'invention.
* Pierre Jacquet est directeur adjoint des enjeux stratégiques à
l'Agence française de développement ; Jean Pisani-Ferry est
président-délégué du Conseil d'analyse
économique ; Laurence Tubiana est directrice de l'IDDRI (Institut de
développement durable et des relations internationales). Ils ont
publié à la Documentation française un rapport sur la
gouvernance mondiale.