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Semaine du jeudi 30 mai 2002 - n°1960 - France-Europe

«L’Obs» continue le débat (2)

Réinventer la gauche

Après son échec historique du 21 avril, la gauche doit se réinventer.Elle doit prendre en compte les changements qui ont affecté la société française.Chaque semaine, nous publions des contributions au débat les plus originales et les plus constructives




Pourquoi Jospin a perdu
Par Jean Pisani-Ferry*

Le candidat socialiste n’était ni trop à droite ni trop à gauche. Il a été battu parce qu’il n’a pas compris l’évolution réelle de la société française

Par-delà les fautes tactiques ou les défaillances techniques, la défaite de Lionel Jospin résulte d’une erreur stratégique: il s’est avancé vers le peuple avec la certitude que son bilan parlerait pour lui, parce que la société française allait mieux qu’en 1997. Les Français ne se sont pas reconnus dans le portrait qui leur était tendu, et le scrutin du 21 avril a témoigné des griefs et des peurs d’une société fragmentée.
Peut-on comprendre ce hiatus? Comme souvent après pareil choc la lecture du passé est décisive pour l’avenir. Les interprétations ne manquent pas. Pour les uns, Jospin n’a pas assez assumé sa modernité, pour les autres, il n’a pas été assez à gauche. Mais l’analyse de la défaite ne va pas de soi. Trois lectures peuvent en être données.
La première est que la France n’allait pas mieux, qu’elle était au contraire en déclin. La thèse a servi, mais ne résiste pas à l’examen, tant les résultats obtenus tranchent avec ceux des législatures précédentes. Il faut le rappeler, parce que le doute s’est instillé: jamais, de très loin, autant d’emplois n’ont été créés en cinq ans; jamais le chômage n’a autant baissé; quant à la croissance, sans avoir été exceptionnelle, elle a permis de rattraper le retard accumulé au début des années 1990. Le sentiment du déclin se nourrit plus d’une inquiétude quant à l’avenir que de l’observation du présent.
La deuxième lecture est que la France allait effectivement mieux mais pas les Français, en particulier ceux des couches populaires. Problème, donc, de répartition: la gauche, encore une fois, aurait oublié le peuple et servi les puissants – à preuve, dit-on, la désaffection de l’électorat populaire. Les faits, cependant, ne corroborent pas cette thèse. Contrairement aux idées reçues, la masse salariale a augmenté sensiblement plus vite que les profits, ce qui ne s’était pas produit depuis vingt ans; la politique fiscale et sociale a allégé de quelque 5 milliards d’euros les prélèvements sur la moitié supérieure de la population, mais pour la moitié inférieure le gain a été de l’ordre de 6 milliards – bien plus, donc, en pourcentage du revenu; quant à la précarité, le réveil de l’emploi avait commencé à la faire reculer, tout simplement parce que pour attirer des candidats les entreprises avaient commencé à remplacer les CDD par des CDI. Tout cela ne veut pas dire que les classes populaires vont bien, mais au moins que l’évidence d’une détérioration de leur condition ne s’impose pas.
Faut-il, alors, en conclure que Lionel Jospin a perdu parce que les Français allaient mieux?
Troisième lecture, moins paradoxale qu’il n’y paraît. En juin 1997, selon le baromètre Sofres-«Figaro Magazine», 80% des sondés fixaient au gouvernement l’objectif de lutter en priorité contre le chômage. En avril 2002, ils n’étaient plus que 23%. Obsession sécuritaire, bien sûr, égoïsme social, aussi, mais pas seulement: avec la reprise, d’autres priorités – pouvoir d’achat, carrières salariales – tendaient à s’affirmer chez les salariés qui avaient vu s’éloigner le risque de chômage; chez les autres, encore très nombreux, le sentiment d’être laissés au bord de la route nourrissait une rancœur bien compréhensible. Si bien que les bases du compromis social jospinien en faveur de l’emploi, dont les 35 heures étaient l’expression la plus visible, se trouvaient érodées.
Or la gauche n’a pas su se saisir de ces aspirations nouvelles et leur donner une perspective lisible. Et lorsqu’elle les a perçues, elle y a souvent répondu par les moyens traditionnels, dont l’efficacité s’épuisait. A la contradiction entre besoin de flexibilité des entreprises et besoin de sécurité des salariés, elle a répondu avec la loi de modernisation sociale par un compromis essentiellement politique qui ne pouvait satisfaire personne. Elle a redistribué du revenu au profit de ceux qui, faute de diplômes, étouffent de se voir dénier toute perspective professionnelle, mais elle n’a pas su recréer pour eux les chemins d’une mobilité salariale – et a pu même donner le sentiment qu’une lecture malthusienne des 35 heures leur fermait les rares échappées existantes. Le programme présidentiel de Jospin exprimait bien la nécessité d’une autre approche pour remettre la société en mouvement, en particulier par la formation tout au long de la vie. Mais faute de perspective politique cette proposition est restée à l’état de mesure technocratique.
Pour se réinventer, les héritiers de Lionel Jospin ont moins besoin de faire un pas à gauche – ou à droite – que d’aller vers le réel et d’affronter ces questions nouvelles: comment créer de la sécurité dans une économie du risque, comment créer de l’égalité dans une société du savoir. Le reste est distraction . J. P.-F.

(*) Economiste, professeur associé à l’université Paris-Dauphine, ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn et de Christian Sautter.


Soigne ta gauche !
Par Daniel Bensaïd*

A force de prétendre que les élections se gagnent au centre, les stratèges sociaux-libéraux ont oublié qu’elles peuvent se perdre à gauche

Le 21 avril, c’est ce qui arrive lorsque la gauche n’est plus la gauche. Quinze ans de mitterrandisme et cinq ans de gauche plurielle en ont fait un champ de ruines et ont ouvert à Le Pen le second tour de l’élection présidentielle. A force de prétendre que la lutte des classes est soluble dans le consensus et que les élections se gagnent au centre, les stratèges sociaux-libéraux ont oublié qu’elles peuvent aussi se perdre à gauche. Deux électeurs sur trois ne voyaient plus la différence entre deux candidats s’accusant mutuellement de plagiat en matière de sécurité: le duel annoncé entre Chirac et Jospin a fini par se réduire à ce que Hegel aurait considéré comme une «diversité sans différence». Comble du ridicule: le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont renforcé la logique présidentielle du «coup d’Etat permanent» qui s’est refermée comme un piège sur la gauche plurielle!
L’agenouillement devant l’autel de l’Europe libérale, la poursuite du plan Juppé, le fatalisme gouvernemental devant les licenciements boursiers, les privatisations et la flexibilité imposée, les agressions d’Allègre contre les enseignants ont pesé beaucoup plus lourd que les bilans d’autosatisfaction aveugle.
En quoi sommes-nous encore socialistes, s’interrogeait Laurent Fabius au début des années 1990? Excellente question, et merci de se l’avoir posée! Les élites, privées et publiques, de la technocratie, du patronat, de la politique professionnelle, sont de plus en plus organiquement liées. Ombre portée du Medef dans le gouvernement Raffarin, Francis Mer appartient au Cercle de l’Industrie dont Dominique Strauss-Kahn est l’un des fondateurs. Martine Aubry a fait la navette entre le conseil d’administration d’Alcatel et les fonctions ministérielles. Déjà, les sirènes de la «troisième voie» blairiste réclament davantage de privatisations, de fonds de pension et de tolérance zéro: socialistes, encore un effort pour être de bons gestionnaires libéraux!
La gauche parlementaire est doublement orpheline: des politiques keynésiennes anéanties par l’adhésion au credo libéral de Maastricht pour le Parti socialiste; du socialisme réellement inexistant et du despotisme stalinien pour le PC. Un front républicain de la peur, une union sacrée minimaliste au nom d’un antifascisme moralisant sans ambition sociale ne seraient qu’une ligne Maginot dérisoire face à la montée des périls. Un simple ravalement de la gauche plurielle constituerait le plus court chemin vers le pire. La crise est inséparablement institutionnelle, sociale et morale. Le warketing électoral et la politique spectacle vont de pair avec la société de marché; la société de marché, avec l’univers impitoyable du darwinisme boursier; la crise institutionnelle, avec l’étouffement de l’espace public par la privatisation du monde. La «gauche de gauche» que Bourdieu appelait de ses vœux est plus que jamais nécessaire. Elle devrait donc s’attaquer à cinq questions qui font système:
1. Un plan d’urgence sociale contre la refondation antisociale du Medef.
2. Une refondation démocratique qui passe par l’élimination des institutions plébiscitaires de la Ve République et par l’ouverture d’un véritable débat constituant qui ne saurait se limiter à un rééquilibrage entre présidentialisme et parlementarisme.
3. Une refondation écologique contre les périls inhérents aux noces barbares de la technique et du marché.
4. La construction d’une Europe sociale et démocratique à laquelle, après le traité de Maastricht et le pacte de stabilité de Dublin, les sommets de Nice et de Barcelone ont systématiquement tourné le dos.
5. La lutte pour une mondialisation internationaliste contre la mondialisation marchande et contre le nouveau militarisme impérial.
Il ne s’agit pas d’inventer une utopie doctrinaire, mais d’opposer la logique des besoins sociaux, du service public, du bien commun, à celle de la propriété privée et de la concurrence impitoyable de tous contre tous: «Nos vies valent mieux que leurs profits!», résume Olivier Besancenot. De Seattle à Porto Alegre en passant par Gênes ou Barcelone, les manifestants crient que le monde n’est pas une marchandise et qu’un autre monde est possible. Une nouvelle force politique, à la hauteur des défis sociaux et écologiques, est en gestation. Elle est le seul moyen sérieux d’arracher les victimes des politiques libérales aux sirènes du ressentiment raciste et xénophobe et de réhabiliter la politique en accordant enfin les actes aux paroles. D. B.

(*) Philosophe et universitaire.

 
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